Des ours, des phoques et le Baïkal
6 juillet 2011 par Sylvain Goutorbe / Carnets de Route
La taïga sibérienne abrite une multitude d’animaux sauvages : loups, renards, ours, lynx, élans, gloutons, hermines, zibelines, visons, rennes, élans, wapitis,… Ils semblent tout droit sortis des contes ayant bercé notre enfance et nourri notre imaginaire. Certains, avec une bonne dose de patience et de chance, se laissent observer.
C’est ce qu’ont pu en juger Linh et sa sœur Anny lors d’un voyage sur les rives du lac Baïkal du 01er au 12 juin dernier.
En Baïkalie, beaucoup de personnes sont animées par la même philosophie : « l’homme n’est pas au sommet de la pyramide, mais ne constitue qu’une entité parmi toutes celles qui composent le monde qui l’entoure. Il doit vivre en harmonie avec la nature, la respecter et ne prélever que ce dont il a besoin pour vivre… ».
Si c’est Anatoli, le chaman d’Oust-Orda, qui nous en a fait part le premier lors de la visite du musée, nous l’avons réentendue le lendemain de la bouche de Sémione, le cosaque du cap Krestovski, fervent chrétien orthodoxe et protecteur de sa foi.
Quelques dizaines de kilomètres suffisent à se rendre compte de la nature hors-norme de la Cisbaïkalie : vastes prairies, steppes à perte de vue et insondable taïga se succèdent. La couleur dominante en ce début de mois de juin est le vert tendre.
Tendre doit être l’herbe dont se nourrissent les nombreux troupeaux de vaches et chevaux que l’on rencontre. Beaucoup s’étonnent de les voir s’ébattre en liberté, sans clôture et d’en trouver quelques spécimens sur la route. Les rares barrières en bois installées servent à protéger les cultures ou délimiter les propriétés déjà d’une autre époque.
La première étape de ce voyage nous conduisit au cap Krestovski. En février dernier, la steppe environnante était couverte d’une épaisse couche de neige. Sémione préférait alors le hors-piste et son Ouaz manœuvrait sur de petits étangs gelés. Aujourd’hui nulle trace de l’hiver, plus de choix.
Dans la steppe, au début furtifs, de petits mammifères se firent plus visibles : des spermophiles ou écureuils terrestres. Certains se dressent sur les pattes arrières près de leurs terriers, d’autres cavalent pour les regagner à l’approche du véhicule. Ils sont sans conteste les principaux habitants des lieux.
Puis à l’horizon se profila le majestueux Baïkal libéré des glaces. Le soleil domine, il en sera de même pendant tout le séjour. Le lac n’en donnera que mieux toutes ses nuances de bleu. Sémione, l’enfant du pays, nous emmènera à l’assaut du cap de la Guerre. Les fortifications construites par les Kourikanes sur la crête de la montagne permettent de porter loin le regard, d’apercevoir la rive opposée et l’île d’Olkhone.
Nous allions par la suite séjourner deux jours durant sur la perle du lac. Conduits par Akim, l’île d’Olkhone allait nous révéler ses trésors et les magnifiques paysages de la Maloïé Morié (petite mer) : le rocher du Chaman, l’île Blanche et l’île Krokodiltchik (petit crocodile), le Visage du Baïkal.
Plus au nord, nous allions découvrir les Trois Frères puis la roche Déva (vierge), le cap Khoboï et le cap Chouté-Lévy dans le Grand Baïkal.
Chaque passage en forêt nous donnait l’opportunité d’admirer des bagoulniks (lédom ou rhododendrons) qui, de par leur couleur pourpre claire, donne à la nature une touche de gaîté unique.
En début de soirée, Youri, le père d’Akim et notre ange-gardien de l’hiver dernier, nous accueillit à la station météo d’Ouzouri, un des endroits préférés de Linh.
Après une bonne nuit de sommeil, le matin, nous prîmes de la hauteur et partîmes admirer le panorama du haut des collines : le grand Baïkal avec ses 1 637 m de fond.
L’après-midi, en compagnie du maître des lieux, en barque, nous parcourûmes nos premiers milles sur le lac et mîmes le cap sur la montagne Jima.
Insulaires, nous allions l’être encore une journée complète : Sergeï, le responsable de la réserve Baïkalo-Lenski vint nous chercher en bateau pour nous mener sur les îles Ouchkani.
Elles sont connues pour héberger une grande population de nerpas (phoques d’eau douce du lac Baïkal). Anny fervente adoratrice et protectrice de animaux allait être comblée : nous n’allions pas manquer de les observer.
Là, c’est Linh qui allait être ravie: elle retrouvait le Baïkal, son Baïkal de l’hiver, celui tout en glace, aux milles reflets bleutés, à l’incomparable beauté. Sergeï nous fît la gentillesse, le matin suivant, de nous ramener une seconde fois jouir de ce spectacle étonnant.
Puis vint le jour tant attendu : après une courte traversée, nous voici dans la réserve, en territoire d’ours ! Sergeï allait être notre guide et protecteur, Natalia, son adorable épouse, veiller sur notre confort.
Pendant cinq jours, la station météo Solnetchny nous servit de camp de base. Là-bas, chevaux et vaches se promènent librement sur les rives et gare à ceux et celles qui s’écartent du troupeau : une vache avait été tuée quelques jours plutôt par un ours dans la forêt. Les rares habitants de la station (cinq) se sont, eux, engagés par écrit à ne pas se promener seuls dans la taïga. Une règle prédomine : lors de toutes randonnées, il faut toujours être accompagné par un homme en arme ainsi que de laïkas, chiens de Sibérie. La nuit, ces derniers sont lâchés pour tenir à distance nos amis plantigrades.
Quatre soir sur cinq, nous montâmes la garde dans un bungalow, à l’affût derrière des fenêtres cachées par des filets de camouflage. Sergeï nous déposait en canot avant le coucher du soleil et revenait nous chercher aux alentours de 22h00. Nous restions ainsi, sans bruit, armés de patience et d’espoir, à attendre les ours.
Souvent, des cerfs de Sibérie (ou wapiti) nous distrayaient en venant folâtrer devant nous dans la steppe ou s’abreuver à un petit lac.
Le calme régnait jusqu’à ce qu’une forme se détache des autres et se fasse plus précise. Oui… oui… c’en est un… un ours ! Un bel ours brun ! Vite aux appareils photos, à la caméra et surtout tâcher de ne pas trop bouger, ne pas faire de bruit car l’animal est farouche. L’ours peut paraître pataud, mais est plutôt véloce : il a tôt fait de se mettre à l’abri. Même si souvent sa vision est furtive, si elle ne dure qu’un instant, cette petite parenthèse enchantée suffit à combler tout un chacun et à alimenter longtemps les discussions. Notre dernière soirée fût un vrai moment d’apothéose, comme un bouquet final : à plusieurs reprises les ours firent leurs apparitions, parfois même à deux. Difficile de dire si ce sont les mêmes que nous avons vus. Ce qui est certain est que ce territoire n’était pas celui d’un seul ours.
Il est incroyable de constater que l’existence de cet animal dans la réserve n’est pas une légende et qu’il est possible d’en apercevoir, avec de la chance, même quand on y si attend pas : alors que nous nous apprêtions à partir à l’ascension d’un col, soudain, les chiens se mirent à aboyer, la forêt se fit bruissante et tout d’un coup un ours brun détalla juste devant nos yeux. Les chiens l’avaient mis en fuite. La course poursuite ne dura pas longtemps : les canidés avaient fait leur travail et la bête s’en était allée.
Lors de cette journée de montagne, certainement tenus à distance par notre présence, nous n’en vîmes plus, mais nous fûmes souvent témoins de leurs passages : empreintes de pas, poils, excréments, arbres abîmés ou cassés, imprégnés de leurs odeurs.
Quelques heures de marches furent nécessaire pour atteindre Solnetnaïa Pad (la vallée ensoleillée) où la belle rivière Léna prend sa source.
La beauté des paysages et un thé préparé à base d’herbes ramassées en chemin par Natalia récompensèrent nos efforts. Nous dormîmes dans une zimovio (petite cabane servant de refuge) que Sergeï et moi-même remîmes en état suite à la visite quelque peu dévastatrice d’un glouton… Son confort sommaire ne nous empêcha pas d’y passer une excellente nuit.
Si sur terre les ours règnent en maître, dans les eaux limpides du lac, il est clair que se sont les poissons ! Sergeï nous convia à la remontée de filets. Le Baïkal se montra généreux : des ombres et trois impressionnants brochets gagnèrent rapidement le fond de la barque de Youri (employé de la réserve).
Au cap Pokoïniki, ils furent bien vite nettoyés, préparés, cuisinés, mangés pour certains, conservés dans le sel pour d’autres. Nous eûmes donc la privilège de suivre tout ce processus ainsi que d’en déguster les fruits.
Un petit déjeuner d’adieux nous fut offert le lendemain par Natalia et nous embarquâmes à bord du bateau de Sergeï, direction la Maloïé Morié. Ces quelques heures de navigation nous permirent de ne pas quitter trop brutalement cette terre « hospitalière » qui fut nôtre pendant cinq journées inoubliables.
Le dimanche qui suivit, c’est à partir du port fluvial d’Irkoutsk, en hydrofoil, que j’accompagnais Linh et Anny au petit village de Bolchyïé Koty pour leur dernière journée au lac Baïkal. Ce soir là, elles nous invitèrent, Pavel et Loudmila (la direction de BaikalNature) et moi-même au restaurant. Linh nous fit comprendre que ce n’était peut-être pas son dernier séjour en Sibérie et qu’elle pourrait envisager un quatrième voyage au lac Baïkal.
Linh, tu sais maintenant que la Sibérie n’est plus une terre d’exil, mais de salut. Alors…






































Très joli post qui donne bien envie de reprendre contact avec la “vraie” nature