Le Royaume de Glace
11 avril 2011 par Sylvain Goutorbe / Carnets de Route, En vedette
Depuis quelques mois, je vis non loin du lac qui peut s’enorgueillir de détenir plusieurs records : le lac le plus vieux du monde (25 millions d’années), le lac le plus profond du monde (1 637 m), le lac détenant la plus grande réserve d’eau douce du monde (23 000 km3). Mais les chiffres ne peuvent évoquer ce que les mots eux-mêmes ne peuvent décrire : la beauté et la majesté du lac Baïkal.
Cet hiver, ce mois de février 2011, j’ai eu l’honneur et la joie d’y accompagner une “cliente”, Linh, devenue amie maintenant. De Paris, elle a rejoint Irkoutsk, porte du Baïkal, afin de se joindre au voyage de reconnaissance du “Royaume de glace” que je devais effectuer sur le lac, en qualité de guide de la société BaikalNature, avant l’arrivée prochaine d’un groupe de 6 personnes au mois de mars.
Nous allions ainsi onze jours durant, d’Irkoutsk à Oulan-Oudé, parcourir la Baïkalie en hiver et admirer des paysages, pour la plupart éphémères, que seul la rigueur du froid sibérien et les éléments peuvent créer.
Samedi 19 février - 1er jour : Irkoutsk
Au petit matin, je suis allé chercher Linh, arrivée la veille, à son hôtel afin de lui faire visiter la ville d’Irkoutsk, fondée il y a de cela 350 ans cette année.
Linh est passionnée de photographie (comme le révèlent ses photos ci-dessous) et pas du style à se contenter des visites balisées. Elle voulait voir la ville, la vraie, avec ses habitants, ceux qui la font vivre. Nous sommes alors vite sortis des sentiers battus et je lui ai alors montré Irkoutsk, “mon” Irkoutsk, celle que je rêvais secrètement de faire découvrir, celle que je côtoie au quotidien pour vivre comme un Irkoutianine (habitant d’Irkoutsk) lambda.
Nous avons donc tourné le dos à la place Kirov, la place principale de la ville, oublié bien vite la rue Karl Marx qui, comme il se doit, rejoint la rue Lénine, pour gagner un lieu magique : le marché central. En fait de marché, ce sont plusieurs marchés qui sont réunis en un même lieu : certains couverts, d’autres non. On y trouve de tout : fruits, légumes, vêtements, accessoires divers. C’est ici que se dévoilent les différents visages qui composent la population d’Irkoutsk : Russes, Bouriates (ethnie originaire de la région, descendant de tribus mongoles), Chinois (un des marchés s’appelle Shanghai), Ouzbeks, Kirghizes, Tadjiks… Les réalités sociales apparaissent au grand jour, comme la dure vie des babouchkas qui, faute de pensions élevées, doivent venir au marché vendre quelques légumes, fruits, baies, champignons ramassés dans leurs datchas et mis en bocaux pour l’hiver.
Ensuite, Linh a fait connaissance avec Véronica, la grand mère chez qui j’habite. Le temps d’une tasse de thé, elles ont échangé toutes les deux sur leur vie de retraitées tout en dégustant des confitures-maison.
Le quartier où je vis montre tout le contraste qui peut exister en Russie : des immeubles tout confort, bien que déjà d’un autre temps, touchent de jolies maisons en bois, d’une époque bien plus ancienne, où les habitants vivent encore aujourd’hui sans eau courante, toilettes à l’extérieur. Ils vont régulièrement remplir de grandes berthes à lait à des pompes situées sur les trottoirs.
Irkoutsk est devenue ce qu’elle est aujourd’hui grâce à de nombreux exilés dont beaucoup, au lieu de subir leur triste sort, ont contribué à l’essor de la région. Tel fut le cas des Décembristes qui, suite à une insurrection, ont été exilés en 1825 en Sibérie. Nous avons donc visité le musée qui leur est consacré.
Près du musée, un jeune homme se promenait avec des bois d’animaux dans chaque main. Après interrogation, il s’agissait d’un chasseur qui venait de tuer un élan et s’apprêtait à vendre les bois pesant au total 11 kg. Trois jeunes filles ont également croisé son chemin, lui ont dit quelque chose en se moquant. Il répondit : “mais je ne suis même pas encore marié”. Nous avons alors compris qu’il avait été traité de “cocu”. Comme quoi les cornes sont, semble-t-il, internationales…
En début de soirée, un bus nous a permis d’atteindre un des lieux les plus magiques d’Irkoutsk : Solnetchni (littéralement : ensoleillé). Ce quartier est bordé par la rivière Angara, que l’on dit être l’unique fille du Baïkal, car c’est la seule qui sorte du lac alors que 336 autres, ses fils, s’y jettent.
A Solnetchi fut construit, en 1958, un barrage hydroélectrique qui a fait monter les eaux du lac d’un mètre. Ce barrage marque une véritable frontière dans la ville et, à partir de cette endroit, l’on se sent véritablement à la porte du Baïkal. Un brise-glace à la retraite, l’Angara, y est amarré. Les Irkoutianines aiment venir se baigner à cet endroit l’été car la température de l’eau est bonne. En hiver, c’est aux plaisirs de la glace que les habitants s’adonnent. Linh et moi avons gagné le port fluvial voisin en marchant au crépuscule sur la rivière gelée.
Pour conclure cette journée bien chargée, c’est en marchroutka, taxi collectif russe des plus “exotiques”, que j’ai raccompagné Linh à son hôtel. La marchroutka est un bon moyen de partager le quotidien des russes souvent soumis à de longs temps de transport.
Dimanche 20 février - 2ème jour : Irkoutsk - Cap Krestovski (rive ouest du Baïkal)
Cette journée allait nous conduire, Linh et moi, loin de toute civilisation (pas d’eau courante, pas de toilettes à l’intérieur, pas d’électricité, pas de réseau téléphonique), mais auprès de gens tout ce qu’il y a de plus civilisés.
Après un rapide au revoir à la ville en milieu de matinée, nous nous sommes très vite retrouvés, à bord d’une voiture particulière, dans la taïga environnant Irkoutsk et qui cèda très vite la place à une steppe digne de la Mongolie.
Nous avons fait halte au bout de 70 km dans une petite ville, Oust-Orda, capitale d’un ancien district autonome bouriate. Nous avons visité le musée dédié à cette culture, offrant une bonne connaissance de ses origines, sa culture. Par la suite, un repas dans un restaurant bouriate permit à Linh de se remémorer un précédent voyage en Mongolie et de remarquer les similitudes entre les deux cuisines.
La voiture a continué sa progression à travers la steppe dont l’immensité n’est interrompue que par quelques vaches, chevaux qui de leurs pattes fouillent la neige à la recherche de nourriture, par des villages et maisons isolées. Tout laisse à penser que si les cosaques, cavaliers conquérants du Tsar, revenaient dans la région après quatre siècles, ils ne verraient guère de différences tant la modernité ne semble pas avoir laissé d’empreinte.
En milieu d’après-midi, nous avons fait nos adieux à notre chauffeur à Pétrova, petit village, pour faire la connaissance de Sémione, descendant de cosaques et cosaque lui-même. Il porte le grade d’Ataman (chef) et peut commander une sotnik (compagnie de 100 hommes). Sémione allait nous conduire, chez ses parents, au cap Krestovski, endroit charmant situé au bord du lac Baïkal. Le nom local de ce cap est « Daïne-Khouchoune », ce qui signifie « cap de la guerre » en raison de restes de fortifications remontant à l’époque des Kourykanes, peuple ayant vécu dans cette partie de la Baïkalie entre le VI et Xème siècle ap. J.C.
Le temps de décharger nos bagages, nous voilà installé dans l’UAZ de Sémione. UAZ se traduit en français par : Usine Automobile d’Oulianovsk (ville reçut ce nom à la mort de Vladimir Ilitch Oulianov, plus connu sous le nom de Lénine). L’UAZ est le 4×4 russe par excellence. C’est une sorte de minibus au « visage animalier » qui passe partout, ou presque, idéal pour affronter tous les terrains et parfait pour la glace, loin d’être plate, du lac Baïkal.
Nous devions aller contempler des pétroglyphes datant de plusieurs millénaires au cap Sagane-Zaba. En hiver, le moyen le plus rapide d’accéder à ce cap est de rouler sur la glace, mais le Baïkal ne se laisse pas facilement amadouer et, en raison d’un redoux, c’est par une piste coupant par des collines enneigées que l’UAZ s’est frayé un chemin. Le lieu étant protégé, c’est à pied, dans la neige, que nous avons entrepris de descendre jusqu’à la rive du Baïkal. Ce ne fut pas des plus faciles, mais un moment propice à la rigolade surtout quand, ayant voulu aider Linh en lui donnant la main, nous nous sommes tous deux affalés dans la neige.
Le cap est magnifique, la roche est composée d’un calcaire clair qui permet d’apercevoir facilement les pétroglyphes représentant des hommes, animaux, scènes de chasses. Il est étonnant de constater que certains ont été gravés à une hauteur bien plus élevée que la taille humaine et on se demande par quels moyens leurs auteurs anonymes s’y sont pris.
Avant que le soleil ne se couche, nous avons tourné le dos au cap et ans entrepris le chemin qui mène à l’UAZ en sens inverse, ce qui a impliqué cette fois-ci de grimper la colline.
En rentrant, avant de goûter au délicieux repas préparé par la mère de Sémione, un bon bania (bain russe traditionnel) bien chaud nous attendait. Ce fût notre première nuit sur les rivages de la Mer Sacrée comme est surnommé le lac Baïkal.
Lundi 21 février - 3ème jour : Cap Krestovski - Ouzouri (île d’Olkhone)
Ce matin-là, comme les jours qui allaient suivre, nous n’avons eu qu’à nous mettre à la fenêtre pour admirer le lac Baïkal, quel plaisir !
Sémione nous a reconduit à Pétrovo, là où nous attendait une figure du Baïkal : Youri. Il est chef de la station météo d’Ouzouri, située au nord-est de l’île d’Olkhone, et nous allions vivre avec lui l’aventure du Baïkal.
Notre première tâche a été d’aller à Iélantsy (dernier gros village avant d’arriver à l’île et capitale administrative de la région d’Olkhone) afin de remplir des jerricans de gasoil et d’acheter toutes les provisions dont nous aurons besoin pendant notre voyage.
L’UAZ chargé, nous avons, après quelques dizaines de kilomètres, atteint la limite du continent et avons pu admirer, face à nous, les côtes de la mythique île d’Olkhone que nous allions bientôt rejoindre. Une route, à même la glace, balisée et sécurisée, relie les deux rives opposées, traverse le détroit « porte d’Olkhone » et contourne le cap dit « tête de la jument ». Une fois à terre, la voiture a gagné, par une piste se frayant un passage dans la steppe à peine enneigée, Khoujir, le village principal de l’île (1 200 habitants), situé sur sa côte centre-est.
Khouzir fut l’occasion pour Linh et moi d’être invités chez des parents de Youri. Une adorable babouchka nous fit déguster de succulents produits maisons dont de la salo (prononcez « sala »), sorte de lard russe idéal pour accumuler de l’énergie lors des rigoureux hivers sibériens.
Avant de nous séparer, la grand-mère a pratiqué sur nous une sorte de rituel censé nous porter bonheur.
Rassasiés et contents de cette rencontre inopinée, nous avons repris notre progression. L’UAZ a cheminé encore longtemps avant de pénétrer dans une dense forêt de pins que seule la piste parvient à séparer avant que, de nouveau, la steppe gagne du terrain. Et là, au milieux de nulle part se profilèrent quelques habitations, des instruments de mesures météo, le Baïkal en toile de fond : bienvenue à Ouzouri !
Nous avons été accueillis par Natacha, l’épouse de Youri, Akim, son fils, et par la douce chaleur qui nous attendait à l’intérieur de la petite datcha que Linh et moi allions partager deux nuits durant. En attendant l’heure du bania, nous nous sommes promenés sur la baie gelée recouverte de neige fraîche.
Plus tard, relaxés par le bania et repus par la bonne cuisine de Natacha, nous n’avons pas mis longtemps à succomber au sommeil que nul bruit ne vint troubler.
Mardi 22 févier - 4ème jour : Ouzouri
Le soleil nous attendait au réveil et, après un copieux déjeuner, nous n’allions pas tarder à nous apercevoir que, la nuit, le vent avait soufflé. La baie balayée nous offrait une glace pure, comme disent les Russes, une glace transparente, que rien ne vient troubler, qui permet d’en observer tous les infimes détails et, même, à certains endroits, de voir le fond.
Nous allions à pied, souvent tête baissée, pour ne rien rater de ce magnifique spectacle, progresser quelques centaines de mètres avant que Youri nous rejoigne au volant de son UAZ. Nous avons embarqué à bord, direction le cap « Chountè-Pravy » situé plus au sud d’Ouzouri. « Chountè », en bouriate, signifie « mélèze ». Le cap en est recouvert, ce qui lui vaut l’appellation de « cap vert ».
En hiver, au Baïkal, nul besoin de parcourir de nombreux kilomètres pour tomber en admiration devant la beauté des paysages. Le lac est loin de ressembler à une patinoire où tout est plat, lisse. Des failles se forment régulièrement et, en raison des variations de températures, les plaques de glace ainsi créées rentrent en collision les unes contre les autres. Des amoncellements de glace transparente et bleue voient ainsi le jour. On les appelle des « toros ». Nous nous sommes promenés parmi ces impressionnants témoins de la force de la nature.
Notre prochaine étape fut le cap Ijimeï. Ce cap est dominé par le point culminant de l’île d’Olkhone : la montagne Jima (1 274 m). L’heure du repas pointant à l’horizon, Youri nous demanda de lui accorder quelques minutes afin de préparer le déjeuner. Le cap ne manque pas de grottes que nous avons explorées pendant ce temps-là. Des stalactites de glace décorent les entrées et le sol transparent laisse voir le fond tapissé de pierres.
Lorsque nous avons rejoint Youri, une marmite pleine de pelménis (sorte de raviolis russes) cuisait sur un feu de bois posé à même la glace et la table était dressée sur un rocher.
Il ne nous restait plus qu’à savourer ce repas, en plein air, sous le soleil du lac Baïkal. Nous avons ensuite poursuivi notre promenade le long de la côte du cap avant de regagner Ouzouri en fin d’après-midi. Bania, bon repas furent de nouveau au rendez-vous.
Mercredi 23 février - 5ème jour : Ouzouri - cap Pokoïniki (rive ouest du Baïkal)
Ce jour, toujours sous un soleil radieux, nous allions quitter l’île d’Olkhone et prendre le large en direction du cap Pokoïniki.
Comme chaque matin, nous avons commencé par une marche sur la glace avant de monter dans l’UAZ. Nous avons fait halte au cap Khoboï, la pointe nord de l’île, qui en bouriate signifie « croc ». Par une belle journée comme celle d’aujourd’hui, de ce cap s’ouvre un panorama grandiose sur le lac avec, en face, la presqu’île Sviatoï Nos (du Saint Né) située bien au-delà sur la rive est du Baïkal.
Le cap Khoboï en hiver c’est aussi des grottes gelées, des champs de toros dus à d’énormes failles qui se forment presque chaque année aux même endroits.
Les seuls mammifères fréquentant les eaux du lac en toutes saisons sont les nerpas, phoques d’eau douce. Si l’on peut les apercevoir en certains endroits le reste de l’année, en hiver, surtout au mois de février et au cap Khoboï, c’est chose apparemment impossible. Apparemment, car il nous a été donné cette après-midi là de faire une heureuse rencontre : un nerpa se reposant sur la glace au soleil. Youri, en 30 ans n’avait jamais vu ça. La chance nous avait souri.
C’est sur la pleine mer ensuite que l’UAZ a roulé jusqu’au cap Ryty (rive ouest du lac). Le paysage qui nous y attendait contrastait avec ceux que l’on avait découverts jusqu’à présent : de volumineux toros interdisent l’accès à une vaste plaine nue enneigée et fermée par les belles montagnes de la chaîne du Baïkal.
Après notre pause déjeuner, Youri nous a conduits au cap Pokoïniki afin de dormir au sein même de la réserve Baïkalo-Lenski. Cette réserve a vu le jour à l’origine en vue de protéger la grande concentration d’ours bruns qui y séjournent. En hiver, peu de crainte d’en croiser : malgré leur épaisse fourrure, dès que les premiers froids se font sentir, ils préfèrent se trouver une tanière et dormir jusqu’à l’arrivée du printemps.
Nous fumes accueillis par Sergeï, garde forestier de la réserve et par des kédrovkas (cassenoix mouchetés en français), oiseaux en apparence très commun ici, mais exotique pour nous.
Cette soirée là, hormis une ballade, la principale activité fut d’aller chercher de l’eau. En été, dans la plus grande réserve d’eau douce du monde, cela ne présente pas trop de difficulté, en revanche, en cette saison, c’est un exercice physique. Heureusement, nous n’étions pas les seuls résidents au cap Pokoïniki : un trou dans la glace avait déjà été creusé et il suffisait de casser la couche de glace superficielle récemment formée à l’aide d’une sorte de harpon, d’enlever les glaçons restés à la surface au moyen d’une épuisette et de remplir le seau : facile !
Fin de journée des plus tranquilles face à un nouveau visage du lac Baïkal qui laisse entrevoir au loin l’île principale de l’archipel Ouchkani.
Jeudi 24 février - 6ème jour : Cap Pokoïniki - Cap Zavorotny
Non loin du cap Pokoïniki se trouve la station météo de Solnetchni que nous avons admirée. Les jolies maisons en bois défraîchies, les quelques vaches broutant dans les environs, l’accueil chaleureux des merveilleux laïka (chiens de chasse russes), la plage gelée… confèrent à cet endroit une atmosphère toute particulière.
De cap en cap, Linh et moi poursuivions notre périple baïkalien, toujours accompagnés de Youri, notre capitaine des glaces. Je l’apparente à un véritable pisteur, tels qu’à mon esprit apparaissent ceux qui évoluent en Afrique ou dans d’autres régions du monde : il sait trouver un passage alors que la situation paraît inextricable.
Lorsque qu’une faille se forme, elle peut être fragile, ne pas supporter le poids d’un véhicule et parfois même être « à vif », ouverte, de l’eau remontant à la surface. Souvent, ce sont les toros qui barrent la route, impossible de leur rouler dessus sous peine de rester coincé ou percer un pneu.
Il faut alors trouver un passage, ce qui peut parfois obliger à dévier de route pour, plusieurs kilomètres plus loin, trouver un accès plus sûr. Si le cas le nécessitait, Youri transporte toujours, sur la galerie de l’UAZ, deux poutres afin de pouvoir rouler dessus.
Quoi qu’il en soit, peu de véhicules s’aventurent sur le lac Baïkal et généralement chacun tâche de suivre la trace laissée par les prédécesseurs.
Il arrive que celle-ci aussi disparaisse sous un amas de toros pour réapparaître quelques mètres après. Les moyens modernes sont maintenant utilisés et des personnes comme Youri enregistrent leur trajet sur GPS et échangent les données enregistrées par internet pour que d’autres puissent profiter de ces informations précieuses. La solidarité prime au Baïkal, d’autant plus que les conditions sont extrêmes et que des vies peuvent être en jeu.
Cette après-midi là, nous allions atteindre notre point le plus au nord : le cap Zavorotny. C’est une petite enclave indépendante de la réserve Baïkalo-Lenski. Nous avons logé dans une petite maisonnette appartenant à Sergeï.
Nous fîmes connaissance avec Volodia. Il occupe également des fonctions de garde forestier. Il partage une toute petite maison d’une pièce avec son épouse, absente lors de notre passage. Volodia incarne un peu l’esprit des gens que j’ai pu rencontrer au Baïkal : même si les conditions de vie sont difficiles (pas d’eau courante, électricité délivrée uniquement par un générateur, pas de route à proximité du cap donc accessibilité uniquement en bateau ou en voiture par le lac dix mois sur douze en raison des périodes d’embâcle et de débâcle), il est heureux de l’existence qu’il mène. Il a déjà quitté une fois le cap Zavorotni et, au bout de quelques mois, a rééchangé sa place avec son remplaçant qui, lui, ne voulait que quitter la région. Son bonheur simple fait plaisir à voir.
C’est en bonne compagnie, dans la maison de Volodia, que nous passâmes la soirée.
Vendredi 25 février - 7ème jour : Cap Zavorotny - Ile Bolchoï Ouchkani
On peut croire que l’hiver en Sibérie, il n’y a pas de soleil, bien au contraire ! Il est vrai qu’il peut faire des journées à - 40° ou plus, comme en Yakoutie, mais le soleil dominera. Le lac Baïkal est connu pour emmagasiner de la chaleur en été et la restituer en hiver, ce qui fait que les températures sont plus douces qu’à Irkoutsk et comme l’air est sec la sensation de froid n’est pas la même, on comprend la notion de « températures ressenties ».
Ce matin, comme les autres jours, lorsqu’on a mis le nez dehors, on ne se posa pas la question de savoir combien de degrés il faisait, peu importe, le soleil, notre compagnon de route était là ! C’est donc sous le ciel bleu que nous avons commencé notre petit trekking matinal. Devant le cap Zavorotny s’ouvre une étendue enneigée, la glace est entièrement cachée par la neige. Sur cette infinité blanche, nous avons laissé nos traces. Les cheveux de Linh se sont ornés de givre ce qui donna l’occasion de faire une pause photo.
En milieu de matinée, Youri nous conduisit jusqu’à un campement de pêcheurs comme on peut en voir assez fréquemment sur le lac. Des hommes se trouvaient dans une cabane chauffée par un poêle à bois. Un large trou dans la glace avait été creusé.
Nous avons eu la chance d’arriver juste au moment de la remontée des filets et de constater que la pêche était bonne et variée. Nous leur avons acheté quelques omouls, le délicieux poisson endémique du Baïkal, on ne peut plus frais.
Plus tard, alors que nous étions bien à l’abri dans l’UAZ, un vent fort se mit à souffler. Youri nous fit remarquer que les sommets des belles montagnes de la chaîne du Baïkal étaient couverts d’une nappe de brouillard. Les Russes disent que les montagnes sont coiffées d’une chapka, c’est signe que le Gorny, un des vent les plus forts du Baïkal (vent d’ouest et de montagne), s’exprime.
Alors que nous approchions de l’île principale de l’archipel Ouchkani, la Bolchoï (la grande), nous rencontrâmes un énorme champ de toros non pointus que nous avons traversé. Cela ne manqua de créer quelques soubresauts et de provoquer un fou rire à Linh qui se cramponnait de son mieux dans le salon de l’UAZ. Cette barrière naturelle franchie, seuls quelques milles nous restaient à parcourir.
La Bolchoï Ouchkani héberge une autre station météo où vivent à l’année moins de cinq personnes. C’est dans une petite datcha, spécialement aménagée pour les visiteurs qu’après un bon bania, un autre excellent repas préparé comme de coutume par Youri, que nous avons passé la nuit.
Samedi 26 février - 8ème jour : Ile Bolchoï Ouchkani - Oust-Bargouzine (rive est du Baïkal)
Cette huitième journée n’allait pas être comme les autres : elle devait être notre dernière journée passée au milieu de nulle part sur le lac, loin de toute « civilisation ». Le soir venu, sur la rive est du Baïkal, nous devions retrouver le monde moderne ainsi que le confort qui va avec et qui, pour tout dire, ne nous manquait absolument pas, loin de là. Nous avons donc profité au maximum de nos derniers instants sur la glace…
Pour commencer, nous avons découvert les trois autres îles qui composent l’archipel Ouchkani : la Tonki (la mince), la Krougli (la ronde) et le Dolgui (la longue). Toutes ces îles font partie du territoire de la réserve naturelle Zabaïkalski comme la presqu’île Sviatoï Nos dont nous n’étions plus distants que de sept kilomètres. Il est à noter qu’au milieu du lac Baïkal passe la frontière administrative et que nous avions quitté l’oblatst d’Irkoutsk (capitale : Irkoutsk) pour pénétrer dans la république de Bouriatie (capitale : Oulan-Oudé).
Youri contourna la presqu’île par le nord, descendit plus au sud et là, en plein milieu du golf Tchivyrkouïski, nous fûmes témoins d’un spectacle peu ordinaire : un camp de yourtes avait été construit sur la glace. Ce camp s’appelle Kamtchatka et les yourtes servent à loger tous les pêcheurs attirés par les fonds très poissonneux et qui viennent ici, parfois de très loin, passer quelques jours.
La forêt de la presqu’île Sviatoï Nos est entrecoupée d’une route. En l’empruntant, nous avons croisé une voiture enlisée dans une ornière enneigée. Youri l’a tirée de ce mauvais pas à l’aide de son UAZ.
La presqu’île quittée, nous n’étions plus qu’à quelques encablures de notre étape du jour. Le golfe Bargouzine nous séparait encore du continent, mais nous ne tardâmes pas à atteindre le rivage. La glace du Baïkal céda la place à la rivière Bargouzine enneigée. Ce n’était pas uniquement le lac que nous devions quitter, mais notre ange gardien Youri. Et là, après des au revoir, devant les grues du port d’Oust-Bargouzine, tels des espions que l’on échange, nous avons dû quitter l’UAZ pour la Toyota de notre hôtesse du jour : Galina.
Elle nous conduisit dans sa maison tout ce qu’il y a de plus cossue et spacieuse. Nous étions encore très proche du lac Baïkal, mais à la fois, loin, très loin…. Galina nous régala d’une délicieuse tarte maison, de ses confitures et d’un thé, ce qui étancha un peu notre tristesse. Et puis, le voyage était loin d’être terminé. Alors, comme disent les Russes : vpériode (en avant) ! Linh et moi sommes ressortis explorer le village et le port.
Cette soirée-là, nous avons discuté longtemps tous les deux, nous remémorant notre belle aventure baïkalienne.
Dimanche 27 février - 9ème jour : Oust-Bargouzine - Oulan-Oudé
Tôt le matin, c’est Galina que nous quittâmes et, à bord d’une voiture particulière, prîmes la route. Seulement 250 km séparent Oust-Bargouzine d’Oulan-Oudé, mais, comme souvent, la notion de distance n’est pas en rapport avec celle de temps et il nous fallut un peu plus de 4 heures pour arriver à destination. Peu importe, les paysages étaient magnifiques : le rivage du lac Baïkal nous firent comme un ultime clin d’œil, une taïga superbe défila devant nos yeux.
Puis de nouveau la steppe avant que la ville, la grand ville nous accueille : Oulan-Oudé.
Si Oulan-Oudé et Irkoutsk sont toutes deux en Asie centrale, la première affiche plus son empreinte asiatique : communauté bouriate nombreuse, datsans (temples bouddhistes) fréquents… De plus, depuis quelques années, des statues faisant référence à l’histoire de la république ont été dressées un peu partout dans la ville ce qui lui confère un faux air de Mongolie.
A la gare, nous fîmes la connaissance de Dima (diminutif de Dimitri) qui devait nous conduire durant tout notre séjour en Bouriatie. Nous gagnâmes le musée ethnographique situé en périphérie. Il occupe un grand espace en plein air où on été reconstitués les différents habitats ou lieux de culte que l’on pouvait trouver en Bouriatie.
Ce musée permet de faire connaissance avec l’histoire de la transbaïkalie, nom donné à cette région. Dans son enceinte se trouve également un zoo peuplé par des animaux originaires des environs.
De retour à Oulan-Oudé, nous nous rendîmes chez Olga, notre hôtesse pour les deux nuits à venir. Elle habite un appartement spacieux en plein centre-ville. Son immeuble était réservé aux membres du gouvernement de la république de Bouriatie, son père était ministre du bois. Olga parle un très bon français et, comme nous allions le découvrir le soir même, se révèle une cuisinière hors pair. Quelques heures nous séparaient encore du souper alors j’en ai profité pour faire visiter la ville à Linh.
En premier lieu, direction la place des Soviets, située à deux pas, connue pour son monument peu commun : une tête de V.I. Lénine, haute de 7,7 mètres et pesant 45 tonnes.
Ensuite, nous avons remonté la rue Lénine, presque entièrement piétonne, qui rappelle, de part son architecture, l’Arbat à Moscou. Nous avons visité le musée de la ville, la belle cathédrale Odigitrievski, admiré la rivière Ouda (Oulan-Oudé signifie l’Ouda rouge) et sommes rentrés par les rues adjacentes. L’appétit venu, nous avons fait honneur au bon repas d’Olga.
Lundi 28 février - 10ème jour : Région d’Oulan-Oudé
Tôt ce matin-là, nous empruntâmes deux marchroutkas pour nous rendre dans le plus grand centre religieux bouddhiste de Russie : le datsan d’Ivolguinsk. Il est située à 23 km d’Oulan-Oudé, en pleine steppe. Composé d’un monastère et de plusieurs temples dédiés à différentes divinités, beaucoup de personnes de toutes confessions viennent ici prier. Ce datsan est mondialement connu pour abriter la dépouille d’un lama de haut rang décédé en 1927 et exhumé 30 ans plus tard selon sa volonté. Son corps, malgré les années, ne présente aucun signe de décomposition alors qu’il n’aurait pas subid’embaumement. Le datsan d’Ivolguinsk, outre le côté spirituel, présent un intérêt architectural indéniable.
De retour sur Oulan-Oudé nous allions totalement changer d’univers…
La Sibérie, depuis son exploration par les cosaques jusqu’à une époque encore récente, a toujours été la destination finale de destins brisés par les tumultes de l’histoire. Dans la région d’Oulan-Oudé ont été fondés plusieurs villages par ceux que l’on appelle les « vieux croyants ».
Accompagné de Dima, nous prîmes la route de Nadéïno. Ce village, comme tous ceux où vivent les « vieux croyants », ne manque pas de charme en raison de toutes les jolies maisons en bois peintes de couleurs très gaies. Gai est l’adjectif qui correspond parfaitement au caractère de Doussia qui vint nous accueillir au portail avec des cornichons et de la samogonka (eau de vie), le tout maison.
Elle nous invita à rentrer à l’intérieur et garnit la table de salo, pommes de terre, champignons, cornichons, ails confis, blinis, confitures… Comment avoir faim après tout ça ? En tant que maîtresse de maison parfaite, elle nous fît porter plusieurs toasts, mais je fus le seul à boire, Linh et Doussia ne buvant pas, Dima conduisant. Elle nous conta ensuite l’histoire des « vieux croyants ». Pour nous permettre d’approcher de plus près leurs traditions, elle organisa une cérémonie de mariage où Linh joua le rôle de la promise et Dima l’heureux époux. Je me contentais de traduire et fixer ce moment grandiose pour l’éternité sur la pellicule.
Doussia chanta de vielles chansons en l’honneur des nouveaux mariés. Lorsque chacun repris sa place, nous remerciâmes Doussia pour son hospitalité et sa gentillesse et regagnâmes Oulan-Oudé.
Mardi 1er mars - 11ème jour : Oulan-Oudé - Irkoutsk
Oulan-Oudé - Irkoutsk : cela signifiait que la boucle allait être bouclée, qu’il allait falloir fermer cette parenthèse enchantée. Mais tout n’était pas encore terminé…
Au revoir Olga, au revoir Oulan-Oudé, nous voici à bord du mythique Transsibérien pour 465 km et 7 h de temps.
Nous avions la chance de voyager de jour et de pouvoir jouir du paysage. Ce tronçon est l’un des plus beau de la ligne : il longe en grande partie et au plus près le lac Baïkal. Quel plaisir de revoir celui qui nous avait tant apporté ! Nous avions vécu hors du temps à son contact, perdant tous repères et ne souhaitant que peu de chose. On le dit chargé d’une énergie communicative et c’est vrai que nous rentions quelque peu changés. En outre, les paysages du lac Baïkal en hiver sont tellement particuliers qu’ils sont une véritable invitation à venir le contempler en toutes saisons. De quoi ne pas céder à la mélancolie !
Arrivés en gare d’Irkoutsk, j’ai raccompagné Linh à son hôtel.
Nous nous sommes chaleureusement quittés avec en projet de, peut-être, nous revoir début juin pour un voyage d’observation des ours au cap Zavorotny et poursuivre notre complicité. Le lendemain matin, Linh reprenait l’avion pour Paris et, de mon côté, j’accueillais un groupe de quatorze personnes avec qui j’allais me rendre sur l’île d’Olkhone.







































Formidable, ça donne envie de venir se faire promener.