Un printemps en Sibérie

- Et où vous partez-vous cette année?
- En Russie.
- La croisière sur la Volga sans doute, Moscou-Saint-Pétersbourg?
- Non, pas tout à fait: en Sibérie.
- En Sibérie !!! et seule !!!
Ce que mon interlocuteur ne sait pas, c’est qu’il s’ agit de mon 7e voyage en terre russe.
Préparation, suggestions… Mon premier impératif: voyager au maximum par le train.

Lundi 28 mai 2008 à Moscou, gare Iaroslavl.

Le superbe Baïkal vient se mettre à quai. Sa couleur bleu vif le distingue de son frère le Transsibérien, sinon, même itinéraire, mêmes arrêts, mais son terminus est Irkoutsk. Quatre nuits dans le train, quel bonheur !
J’aime ces minutes, l’incertitude quant à nos futurs compagnons de route, dans ce “coupé” à quatre personnes. Les provodnitsa s’affairent, déroulent les matelas. Chaque wagon possède ses deux provodnitsa, à la fois hôtesses, anges gardiens, femmes de ménage. Et l’obligation d’être toujours souriantes. Deux dames russes seront mes deux co-locataires.
20h 25. Le train s’ébranle.More...

Mardi 29 avril.

Forte de mon expérience de la nuit précédente, et de mes expériences passées, je puis affirmer ceci: comment reconnaître un voyageur russe, quand il s’embarque dans un train longue distance?
1 - Il accroche soigneusement sa veste, anorak manteau ou parka… à un cintre.
2 - Il change de vêtements.
3 - Il met d’autres chaussures: mules, pantoufles…
4 - Il tente avec une obstination louable de fourrer tous ses bagages sous la banquette.
5 - Quelle que soit l’heure, ici 23h 25, il sort d’un grand sac son pain et son saucisson, ses tomates et ses concombres, et pose le tout sur la table.
6 - Il va chercher de l’eau brûlante au samovar au bout du couloir.
7 - Il mange et boit.
8 - Il bavarde, bavarde…
9 - Il dort. Enfin.

Je ne me lasse de regarder les bouleaux. Parfois l’on traverse d’ humbles villages, avec de bien modestes isbas. Les rues boueuses semblent tracées un peu au hasard. Le point noir: toutes ces décharges sauvages.
Amabilité et discrétion sont de rigueur pour effectuer ensemble un voyage agréable. Ces deux dames amies, qui reviennent de vacances, appartiennent à la police (bonnes relations, on ne sait jamais…). elles s’appellent tout les les deux Tatiana et me racontent que dans leur ville le termomètre descand parfois en hiver à 42 degrés en-dessous de zéro. D’où la nécessité dans la rue de se frotter sans cesse le nez et les joues pour éviter qu’ils ne gèlent, ce qui paraît-il est très douloureux.

Mercredi 30 avril.

Le grand plaisir est de descendre sus le quai lors des arrêts, et de se ravitailler auprès des marchands accourus. Je m’achète un oeuf dur et deux galettes à base de poisson (bof…). Je suis sous étroite surveillance depuis mes vélléités d’indépendance à Perm. Tout cela pparce que mon guide conseillait que nous utilisions ces 20 minutes pour aller visiter la gare. Mon innocent souhait est accueilli avec la plus entière réprobation. Aussi désormais, à chaque arrêt, l’une ou l’autre des provodnitsa me crie d’une voix aiguë: “Madame Janine ! Madame Janine !” en agitant frénétiquement les bras afin de surtout me garder en vue.
Ce soir il fait très froid au dehors, et la neige tombera toute la nuit.

Jeudi Ier mai.

Cette partie du voyage est moins sauvage. Les maisons sont devenues parfois plus pimpantes. L’ on est si bien ici, au chaud. Regarder, lire, écrire, boire du thé, et, pour mes voisines, faire des mots fléchés. Envie irrésistible de somnoler. Il a cessé de neiger.
Les deux dames me quittent cet après-midi. Beaucoup d’amitié échangée au cours des adieux. Elles reviennent devant le compartiment pour me saluer, reviennent encore avec leur famille venue les accueillir.

Vendredi 2 mai.

Encore un détail curieux. Les horaires des trains en Sibérie conservent l’ heure de Moscou, sans tenir compte du décalage horaire: 5 heures à Irkoutsk. On flotte dans l’ irréalité: une arrivée programmée à 4h s’effectue en réalité à 9h .
Chacun se hâte. Les matelas sont roulés, et les draps, taies d’oreillers et serviettes sont soigneusement repliés et portés dans le local des provodnitsa. Elles-mêmes vont devoir nettoyer à fond tout le wagon, et repréparer le départ suivant, avant de pouvoir se reposer un moment.
Ludmila et Pavel sont sur le quai et m’emmènent dans mon B and B: chez la tres accueillante Nina, dans la rue… Proléterskaïa. Mon deuxième impératif se réalise: loger dans une famille ne parlant que le russe.
Premier contact avec la ville. L’essentiel pour se repérer: trouver avant tout les rues Karl Marx et Lénine.

Samedi 3 mai.

Aujourd’hui il s’agit d’un trajet mythique: le Circumbaïkal, un tronçon désaffecté du Transsibérien.
C’est la surprise: le soleil est très présent, et le lac n’est plus gelé ! mais la vue du “pack”, ces blocs de glace fragmentés, est superbe. Nous passons des tunnels, des ponts, des tunnels encore. La ligne a été creusée à flanc de falaise. Combien d’hommes de toutes sortes, soldats, prisonniers, déportés, y ont laissé leur vie…
Mais ici dans le train (grand confort), l’atmosphère est joyeuse et légère. Je fraternise avec mes deux vis-à-vis: Morgane, française, envoûtée par le Baïkal, et Cora, une Australienne en résidence à Saint-Pétersbourg. De temps à autre la guide vient aimablemenet nous traduidre en anglais les commentaires qu’elle a donnés en russe.
Midi. La pause, dans un hameau perdu, au bord de l’eau. Une Sibérienne se chauffe au soleil. Je viens m’asseoir auprès d’elle et je me lance: “Bonjour ! quel beau temps ! Vous habitez ici?” D’un geste elle me désigne une isba voisine et, spontanément, m’invite à venir prendre le thé chez elle. Le bonheur de voyager seule…
Ce soir je quitterai le groupe, et m’arrêterai à Listvianka.

Dimanche 4 mai.

Listvianka, station renommée au bord du lac, est charmante, c’est vrai. Mon petit hôtel-B and B, où je suis seule, est neuf et de bon goût, ce qui n’est pas toujours le cas de constructions récentes, fières d’avoir coûté tant d’argent. Je découvre, non sans peine,la ravissante église du XVIIIe siècle, bien cachée dans le vieux village qui m’enchante et où je prends force photos. Je marche, marche, et me retrouve à l’ aquarium.

La touche finale: aller à 8 heures du soir au marché sur le port m’ acheter un omoul tout chaud, que je vais savourer sur la plage déserte. L’ omoul? C’est le poisson type du Baïkal, le meilleur que je connaisse. On le mange avec les doigts.

Lundi 5 mai.

Liouba, avec chauffeur et voiture, vient me chercher pour retourner en ville avec, en route, la visite d’un musée à ciel ouvert. Hélas, trompée par le soleil et par la chaleur étouffante qui règne dans la chambre, je ne songe pas à m’ équiper confortablement et là-bas, près du lac, le froid est intense. Certes les bouleaux, dans une sorte de grisaille, forment un décor romantique à souhait, et les diverses constructions provenant des Bouriates et des Evenks sont pleins d’intérêt, et nous luttons héroïquement pour durer. Enfin nous (= chauffeur + guide devenue toute blanche de froid + cliente congelée) regagnons la voiture, très soulagés. Nous n’avons d’ailleurs rencontré là aucun autre client !

Plaisir de retrouver Nina, pleine d’attentions et de gentillesse. Après-midi en ville.

Mardi 6 mai.

Je pars demander à l’ Alliance Française si je puis rencontrer un(e) de leurs étudiants, de n’importe quel niveau, de n’importe quel âge, afin d’explorer la ville ensemble. Olga, 30 ans, est volontaire.

Elle m’emmène visiter le monastère puis, selon mon désir, le brise-glace Angara, maintenant définitivement à quai. Je dois aussi à Olga mon premier “posa”, ce plat typiquement bouriate. C’est une boulette de viande hâchée bien relevée enrobée dans une pâte fine formant aumonière. Un posa se cuit à la vapeur … et se déguste, lui aussi… avec les doigts. J’ admire profondément Olga qui, avec seulement cinq mois d’étude, peut soutenir aisément une conversation en français.

Mercredi 7 mai.

Quatre heures et demie de bus, arrêt obligatoire compris, pour atteindre Archan, au pied des montagnes des Saïans. Pendant un moment, bien trop court à mon gré, la neige nous enveloppe de ses gros flocons.

Archan, un village? C’est surtout une station de cure, avec son sanatorium où tous mes compagnons de route s’ engouffrent et veulent absolment et très aimablement que je les accompagne. Je loge dans un gîte, certes très agréable, avec à nouveau une chambre surchauffée.. L’ après-midi mon hôtesse m’entrraîne dans un long périple parmi les jolies maisons en boois, fermées pour la plupart en cette demi-saison. Nous voici au datsan (temple bouddhiste), au petit marché mongol. Près de la source thermale je fais connaissance avec la survivance des croyances chamanistes: sur tous les arbustes sont accrochés des lambeaux de tissus aux vives couleurs. J’en verrai d’ autres encore près de la rivière, une façon d’ honorer les esprits des eaux.

Le soleil a fait place rapidement à une tempête de neige qui nous cingle le visage. Un moment de pur bonheur.

Le soir je m’aperçois que j’aurais grand besoin de réviser mon vocabulaire russe. En arrivant ici j’ avais comme à l’ accoutumée demandé où se situait la salle de bains, mais, au lieu d’utiliser le mot “vannaïa”, j’avais utilisé le mot “bania”. “Da ! Da ! bien sûr, le bania ! Nicolas va le préparer pour 7 heures.” J’avoue que je ne comprenais par très bien pourquoi ledit Nicolas devait préparer mon bain, mais enfin… A 7heures précises une employée vient me chercher pour me conduire, tout au fond de la cour, au “bania”, autrement dit au sauna… russe, comme il se doit. Expérience…

Jeudi 8 mai.

Retour sans histoire.

Vendredi 9 mai.

Le jour que je voulais absolument vivre à Irkoutsk, c’était mon impératif numéro 3. Comme partout en Russie on célèbre ce jour-là l’anniversaire de la victoire de 1945. C’est la fête de la reconnaissance, c’est aussi la fête tout court! prazdnik !

Je joins la foule rassemblée près du tank. Du soleil, des fleurs, des ballons multicolores. une jeune femme tient à la main trois oeillets rouges, elle m’en tend un spontanément afin que je puisse participer à la fête.

A 9h 15, après quelques discours et les trois hurrah ! lancés par les soldats, le cortège s’ ébranle: militaires et groupes paramilitaires, associations, groupes d’enfants de rouge vêtus et pleins d’enthousiasme. La note incongrue pour moi, et bien charmante: ces jolies filles en costume militaire et à l’allure martiale qui, de chaque côté de leur calot, portent de gros noeuds blancs retenant leurs longues couettes !

Près de la flamme éternelle, notre destination, les oeillets s’amoncellent. Quatre jeunes gens montent la garde. Mais les vétérans, où sont-ils?… Hélas, si peu sont encore là. Il y a cet ancien officier, très digne, la poitrine constellée de médailles. Une petite fille vient lui offrir un oeillet. Il y a Ivar. Un homme jeune s’approche, lui tend la main: “Cpaciba !” (merci, en russe), puis il s’ entretient longuement avec lui. Il y a cet homme tout simple, un peu perdu dans tout ce monde, et qui s’ étonne lorsque je lui demande la permission de le photographier. Et on le voit, on le sent, tout le monde est tellement heureux.

Samedi 10 mai.

Dernière journée à Irkoutsk. Je retrouve Liouba qui m’ emmène visiter la maison-musée du prince Volkonsky et me conte l’ histoire des Décembristes, ces officiers qui avaient voulu se révolter contre le tsar en décembre 1825. Ils avaient été pour cela déportés en Sibérie et condamnés à travailler dans les mines. C’est aussi une belle histoire d’ amour, car leurs épouses étaient venues les rejoindre et partager leur sort ; parmi elles deux Françaises. Lorsqu’ils furent grâciés, certains demeurèrent, au moins pour un temps, en Sibérie, et leurs maisons devinrent des centres culturels, tant artistiques que littéraires.

Dernières heures. Ce soir Nina veut bien se mettre au piano pour Ludmila et moi.

Dimanche 11 mai.

A 3h 57, mon train pour Oulan Oude? ! Pas d’affolement, il s’agit là de l’ heure de Moscou. Ici il sera en réalité 8h 57, ce qui est quand même plus raisonnable.

Sept heures et demie de voyage. Le Baïkal nous accompagne longtemps.

Lundi 12 mai.

Me voilà installée à Oulan Oude, capitale de la Bouriatie (belle leçon de géographique politique). A nouveau je loge en centre ville, dans un vaste appartement confortable. Mes hôtesses se nomment Valentine, la maman, et Rada (= centente en russe), et ma guide Baïarma (= la joie en bouriate). Que voilà de favorables auspices !
L’ attraction monumentale de la ville? Sans contredit une tête demesurée de Lénine posée sur un socle ! surprenant.
La découverte du jour: la visite du Datsan d’ Ivolguinski, un vaste complexe bouddhique, reconstruit après la période soviétique, et qui s’agrandit encore. L’ école fourmille de jeunes futurs lamas, à rendre jaloux nos séminaires de France. Nous nous recueillons dans les temples, donnons une impulsions à chaque moulin à prières, accrochons à un arbre notre tissu de prière. J’allume une bougie, sorte de petit lumignon où la mèche trempe, non pas dans la cire, mais dans du beurre fondu solidifié.
Tout ici est calme et silence.

Mardi 13 mai.

A 50 km d’ ici, après avoir traversé la steppe, nous allons découvrir le village des Vieux Croyants, les héritiers d’ une schisme survenu dans l’Eglise orthodoxe au XVIIe siècle. En route, un arrêt au bord d’ une rivière, là où se dresse un énorme rocher, avec pour toile de fond les montagnes. J’ imite ma guide, partie jeter dans l’ herbe quelques pièces. Je ne sais plus très bien où j’ en suis au point de vue religion…
Au village le pope nous attend pour nous montrer son musée, une accumulation d’objets et instruments anciens traditionnels qu’il a rassemblés lui-même, puis son église. Le repas, excellent, sera servi par Zenaïda en grand costume. Le village est partculièrement soigné, avec ses maisons de bois aux vives couleurs et souvent une étonnante recherche décorative.

Mercredi 14 mai.

Le temps nous est compté. Successivement:
- la visite du musée d’ Art et d’ Histoire, intéressant, avec particuliièrement les peintures exécutées sous le régime soviétique: l’ art sur commande…
- la réalisation de mon impératif N° 4: une consultation dans un centre médical renommé. Là je rencontre un médecin mongol parlant l’allemend et qui me prescrit des remèdes tibétains. Baïarma est là, heureusement.
- la visite d’un musée à ciel ouvert, réplique en plus vaste de celui vu au bord du Baîkal. Mais ici des pierres sont exposées à l’entrée, et souvent sur elles sont été déposées des pièces de monnaie. Je risque une question impie: “Mais qui vient recueillir ces pièces, et dans quel but?” Baïarma est profondément choquée: “Mais… PERSONNE ! c’ est pour honorer les Esprits !”
Une rude journée ! Ce soir c’est à nouveau le train pour Irkoutsk, puis l’avion. Une halte à Moscou, et ce sera la la France.

Je suis revenue chez moi et je rêve. Je contemple avec amour mes trésors: ce porte-verre à thé acheté sur le Baïkal ; ce très beau livre sur Irkoutsk ; ces tableautins que m’a dédicacés un artiste de la rue: des bouleaux sous la neige, une izba au printemps.
Et je souris, en pensant à tous les sourires que j’ ai laissés là-bas…

Par Janine Watrin

Commentaires

Un commentaire sur “Un printemps en Sibérie”
  1. Roux dit :

    Merci au dieu hasard du net ..votre récit est convaincant …

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